UN PEU DE POESIE

Publié le par Tullechecs

Echecs
Jorge Luis Borges


Ils sont seuls à leur table austère. Le tournoi
Alterne ses dangers ; lentes, les pièces glissent.
Tout au long de la nuit deux couleurs se haïssent
Dans le champ agencé qui les tient sous sa loi.

Radieuse magie où joue un vieil effroi,
Des destins rigoureux et parés s’accomplissent :
Reine en armes, brefs pions qui soudain s’anoblissent,
Fou qui biaise, tour carrée, ultime roi.

Le rite se poursuit. Il reste ; il faut qu’il reste
Même si le pied branle à la table déserte,
Même quand les joueurs seront cherchés en vain.

Le profond Orient nous légua cette guerre
Dont la flamme aujourd’hui fait le tour de la terre
Et comme l’autre jeu, ce jeu n’a pas de fin.

Tour droite, fou diagonal, reine acharnée,
Roi vulnérable, pions qu’achemine l’espoir,
Par des détours fixés d’un ordre blanc ou noir
Vous cherchez, vous livrez la bataille obstinée.

Mais qui de vous sent sa marche gouvernée ?
La main ni le joueur, vous ne sauriez les voir ;
Vous ne sauriez penser qu’un rigoureux pouvoir
Dicte votre dessein, règle votre journée.

Le joueur, ô Khayam ! est lui-même en prison,
Et c’est un échiquier que l’humain horizon :
Jours blancs et noires nuits, route stricte et finie.

La pièce se soumet à l’homme, et l’homme à Dieu.
Derrière Dieu, qui d’autre a commencé ce jeu
De poussière, de temps, de rêve et d’agonie ?
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